les webreportages de france inter

Marcel, Léonard, Paolo... et les autres

Le monde n’a pas été créé une fois mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu. »

[ Marcel Proust ]

La Recherche du temps perdu est constellée de références à la peinture. Les maîtres italiens y occupent une place capitale : le luxe et les fastes d'une soirée mondaine chez les Guermantes rappellent l’opulence vénitienne des toiles de Carpaccio et de Véronèse, l'attitude sensuelle et languissante d'Odette de Crécy évoque les belles de Botticelli, tout comme le réalisme de Giotto donne vie à la fidèle Françoise.

Samuel Morse, La Galerie du Louvre, 1831-1833 © Terra Foundation for American Art, Daniel J. Terra Collection, Chicago




«Je voulais aller à Venise, je voulais, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens.»

[Marcel Proust, La Prisonnière]




"A la recherche du temps perdu" est l'un des romans les plus profondément visuels de la littérature occidentale. Le texte de Marcel Proust abonde en références picturales plus ou moins précises. Ainsi, lorsque qu'une oeuvre n'est pas nomémment citée, il faut faire preuve d'imagination.



Rome 2005. Un été particulièrement chaud, propice au farniente dans la fraicheur d'une maison aux volets tirés. C'est dans cette ambiance de vacances qu'Eleonora Marangoni découvre La Recherche. Les sept volumes trônent dans la bibliothèque de sa maman, qui n'a visiblement pas dépassé la lecture des premières pages. Eléonara, elle, plonge, immédiatement happée par les phrases de Proust. Elle le lit d'une traite, en quelques mois (et en italien). C'est une vraie rencontre. Depuis, Eleonora n'a plus quitté Marcel.

A la fin de ce même été Eléonora Marangoni s'intalle à Paris pour des études en Communication Internationale. Puis enchaine avec un Master en Littérature comparée spécialité Edition. L'occasion de retrouver Marcel puisqu'elle lui consacre son mémoire de fin d'étude : Proust et la peinture italienne.

Leonard de Vinci, Cinq tête grotesques, 1485-1490 © Galerie de l'académie, Venise | croquis actuellement présenté à l'exposition "Leonardo da Vinci - L'uomo universale"


«Albertine nouait ses bras derrière ses cheveux noirs, la hanche renflée, la jambe tombante en une inflexion de col-de cygne qui s'allonge et se recourbe pour revenir sur lui-même. Il n'y avait que, quand elle était tout à fait sur le côté, un certain aspect de sa figure (si bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant réveler la méchanceté, l'apreté au gain, la fourberie d'une espionne, dont la présence chez moi m'eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. Aussitôt je prenais la figure d'Albertine dans mes mains et je la replaçais de face.»

[Marcel Proust, La Prisonnière, t. III, p. 587]




Alessandro Filipepi dit Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (détail) vers 1485, musée des Offices, Florence

«[Swann] aimait encore en effet à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait non à faire ressortir, mais à compenser, à dissimuler ce qui, en elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un artiste, son « caractère », mais que comme femme elle trouvait des défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. [...] Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bleuets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps.»

[Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, t. I, p. 607.]





Paolo Caliari, dit Véronèse, les noces de Cana (détail), 1563, musée du louvre, paris © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)

« Qu'est-ce que c’est que cette chose si jolie de ton que nous mangeons ? demanda Ski.
— Cela s’appelle de la mousse à la fraise, dit Mme Verdurin.
— Mais c’est ra-vis-sant. il faudrait faire déboucher des bouteilles de château-margaux, de château-lafite, de porto.
— Je ne peux pas vous dire comme il m’amuse, il ne boit que de l’eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l’agrément qu’elle trouvait à cette fantaisie l’effroi que lui causait cette prodigalité.
— Mais ce n’est pas pour boire, reprit Ski, vous en remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pêches, d’énormes brugnons, là en face du soleil couché ; ça sera luxuriant comme un beau Véronèse.
— Ça coûtera presque aussi cher, murmura M. Verdurin.»

[Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, t. III, p. 330.]



Agnolo di Cosimo, dit Bronzino, portrait d’homme tenant une statuette, 1550-1555, musée du louvre, paris © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)


« Admirant tout chez Morel, ses succès féminins, ne lui portant pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l’écarté. «Mais mon cher, vous savez, il fait des femmes », disait-il d’un air de révélation, de scandale, peut-être d’envie, surtout d’admiration. « Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n’ont d’yeux que pour lui. on le remarque partout, aussi bien dans le métro qu’au théâtre. C’en est embêtant ! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte les billets doux d’au moins trois femmes. et toujours des jolies encore. du reste, ça n’est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je les comprends, il est devenu d’une beauté, il a l’air d’une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable. »

[Marcel Proust, La Prisonnière, t. III, p. 723]



Pour en savoir plus, un peu de lecture...

... et de son

Partagez ce reportage avec